Chez les sapeurs-pompiers, la promotion du sport a pour objectif principal de garantir une condition physique compatible avec des missions exigeantes voire dangereuses. La condition physique n’est pas seulement une compétence : elle fait aussi partie de l’identité professionnelle… Or 3% de la population sportive souffrirait de bigorexie.
Mais, au fait c’est quoi la bigorexie ? Quels-en sont les symptômes ? Les risques ?
Rescue 18 vous explique…

Définition
L’ addiction au sport, ou bigorexie, telle que définie par le Centre d’Études et de Recherche en Psychopathologie et Psychologie de la Santé de Toulouse désigne une un besoin irrépressible et compulsif de pratiquer régulièrement et intensivement une ou plusieurs activités physiques et sportives en vue d’obtenir des gratifications immédiates et ce malgré des conséquences négatives à long terme sur le physique, la vie sociale ou la santé psychologique.
Depuis septembre 2011 la bigorexie est reconnue comme une maladie par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).
Le mot bigorexie est construit à partir de deux éléments :
- big : mot anglais signifiant grand ou fort, souvent associé dans le milieu sportif au développement musculaire
- orexie : suffixe venant du grec orexis, qui signifie appétit ou désir intense.
La bigorexie ne se limite pas à une pratique excessive, elle associe aussi un trouble évoquant une dysmorphie musculaire : le sentiment de n’être jamais assez musclé, une altération de l’image de soi et des troubles du comportement alimentaire (TCA). La pratique du sport devient alors compulsive avec pour objectif d’être toujours plus musclé avec des muscles hypertrophiés. Il y a également une association fréquente avec la prise de stéroïdes et compléments alimentaires (poudres hyperprotéïnées).
La prise régulière d’une drogue ou ici la bigorexie peut engendrer les fameux 5 C (la perte de Contrôle, le Craving (envie irrépressible de consommer), l’usage Compulsif, l’usage Continu malgré les Conséquences) mais aussi une dépendance physiologique. Celle-ci comprend le syndrome de manque et le phénomène d’accoutumance.
Bigorexie = désir excessif et compulsif de pratiquer du sport, au point que l’activité physique devient une dépendance.
Il peut être parfois difficile de la différencier des pratiques nocives et inadaptées de surentraînement (pratique excessive et/ou mal conduite dans le but d’une performance en compétition). Ainsi, il est totalement illusoire de vouloir définir une pathologie bigorexique uniquement à partir du nombre d’heures de pratique. La caractérisation de cette maladie, car c’est une maladie, a été établie en 2004 par Terry qui a élaboré l’échelle EAI (Exercise Addiction Inventory). Cette échelle a été francisée par le docteur Inès Ferreira en 2016.

L’EAI repose autour de l’étude de 6 items auxquels est attribué une note de 1 à 6. Le résultat total donne une indication sur le niveau de dépendance ou non du sportif. Un score supérieur à 24 indique que vous êtes un sujet à risque.
La promotion du sport pour la condition physique opérationnelle du SP
Le sport : un marqueur d’appartenance
Chez les SP, la représentation du « bon pompier » inclut souvent d’être fort physiquement, d’être endurant et de supporter des situations extrêmes. Ce sentiment a aussi alimenté l’image d’Epinal du SP et peut parfois représenter un frein à l’engagement du grand public comme sapeur-pompier volontaire.
Comme évoqué dans cet article traitant de la Préparation Physique Opérationnelle (https://rescue18.com/la-preparation-physique-operationnelle/), la condition physique du SP est un élément prépondérant et structurant lui permettant une réalisation efficiente et sécuritaire de l’ensemble des missions de sécurité civile. Cette condition physique est induite majoritairement par sa propre pratique sportive en plus de son potentiel génétique (gènes ACTN3 et ACE). Cependant il n’y a pas besoin d’être un surhomme pour devenir SP.
Le sport devient alors un marqueur d’appartenance au groupe, une preuve de compétence professionnelle et un moyen de reconnaissance entre collègues.
Le goût de l’effort est normalement une valeur positive : se dépasser, persévérer, développer la discipline, améliorer ses capacités physiques et mentales. La performance sportive devient alors un moyen de réguler l’estime de soi.
Le rôle de la filière Encadrement des Activités Physiques (EAP)
La filière EAP, présente au sein des SIS, dispose de SP formés à l’encadrement des activités physiques et sportives et donc en mesure de conseiller et veiller à une pratique cohérente, définie et contrôlée de l’activité physique et sportive, au moins sur les temps d’encadrement des séances. L’EAP devrait à l’instar de ce qui a été mis en place au sein de certains SIS, travailler en étroite collaboration avec le SSSM afin de pouvoir proposer et adapter le contenu des séances des activités physiques et sportives (APS) selon une programmation et planification établies au sein de la structure.
Le paradoxe de la bigorexie
Une addiction « positive » et un contexte professionnel favorisant
Cette culture professionnelle valorisant le dépassement de soi, la performance physique et la résistance à la fatigue ou aux douleurs peut encourager des entraînements parfois trop intensifs.
Ceci peut parfois favoriser une pression implicite et une logique de l’extrême à être toujours plus… plus d’entraînement… plus de performance… refus de s’arrêter ou de récupérer (même en cas de blessures)… dont on perd le contrôle… dont on devient dépendant… et s’enfermer dans un réel processus d’addiction.
La réaction fréquente est de s’entraîner encore plus, de réduire les temps de repos, d’ignorer les blessures. Cela peut mener au surentraînement, et s’inscrire dans un véritable cercle vicieux. Le mécanisme devient souvent : mauvais résultat > stress / frustration > augmentation excessive du sport > fatigue ou blessure > résultats encore moins bons.
Et peut aussi conduire « à se cramer » lors d’une garde et ainsi perdre son potentiel opérationnel… « Quand un pompier est aligné sur une colonne feux de forêt, mais qu’il va profiter de son heure de repos pour faire une séance de sport, il n’y plus de lucidité là-dedans et il s’agit d’un trouble » (Source : https://www.sudouest.fr/sante/destination-sante/incendie-dans-l-aude-quels-risques-psychologiques-pour-les-pompiers-25506334.php).
La dépendance s’auto-entretient. Dans certains cas, la pression peut conduire à une surconsommation de compléments, un dopage et des troubles alimentaires.

L’addiction au sport ou bigorexie entraine des états de souffrances quasi identiques à ceux des autres addictions :
- Apparition d’état dépressif en cas de sevrage ;
- Comportements » jusqu’au-boutiste » occasionnant des blessures graves voire irréversibles ;
- Souffrances sociales et familiales avec le délaissement de la vie familiale pouvant entraîner divorces, rétrécissement du cercle des amis ;
- Souffrances sociales professionnelles avec le distanciation et rétrécissement des échanges en et hors service pouvant entraîner des difficultés pour effectuer ses missions ;
- Perturbation du travail en équipe voire arrêts de travail.
Les endorphines seraient les médiateurs « chimiques » de la dépendance. Ce sont des opiacées endogènes produites par le cerveau lors d’un exercice musculaire. Elles entraîneraient l’«extase du sportif», une limitation de la douleur, une action anxiolytique et euphorisante. Les sports d’endurance et le culturisme sont les plus concernés.
On peut observer certains facteurs de risques :
- une pratique en constante augmentation ;
- un empiétement sur la vie personnelle et/ou professionnelle ;
- le sentiment de ne pas pouvoir arrêter le sport ;
- l’apparition de signes de sevrage (détresse, symptômes dépressifs…) en cas d’arrêt brutal de la pratique ;
- la ritualisation et la répétition obsessionnelle des gestes ;
- un comportement obsessionnel lié à sa condition physique, son poids ou ses performances ;
- un changement du mode de vie ;
- des prises de risques inconsidérées ou la volonté de toujours repousser ses limites ;
- une activité maintenue en cas de blessure ou de fatigue persistante ;
- le recours à des produits dopants.
L’usage du sport à l’extrême à visée « psycho-antalgique »
Le sport addictif et cette recherche de l’extrême peuvent aussi être utilisés à visée anxiolytique pour « éteindre » les troubles anxio-dépressifs en lien avec un parcours de surexposition à du stress opérationnel ou secondairement à un Syndrome de Stress Post Traumatique (TSPT). Le sport excessif peut devenir le seul langage disponible pour gérer les traumatismes, l’impuissance face à la mort, les images qui restent et hantent… Le sport excessif n’est plus du dépassement de soi. C’est de la survie psychique. La vraie question n’est pas « Combien tu t’entraînes ? », c’est « Qu’est-ce que tu ne peux pas encore mettre en mots ? ». La bigorexie devient alors un mécanisme psychologique pour gérer ou compenser une souffrance.
Point de vue de Vincent Luneau (ADC SPP, EAP 2 et BF 4 Triathlon)
« Aujourd’hui, la condition physique de la population, notamment chez les jeunes et je peux témoigner en tant qu’observateur avisé (EAP 2 et Entraineur BF 4 de Triathlon), tend à diminuer de manière significative.
L’acculturation, dès le plus jeune âge, à la pratique de l’activité physique et sportive doit permettre de posséder une meilleure compréhension et connaissance des risques inhérents à cette pratique, comme la bigorexie. Pour renforcer sa propre pratique et ainsi éviter de tomber dans cette pathologie, écueil de la pratique sportive.
Les SP ne font pas exception à l’ensemble de la population. Et même s’il convient naturellement de s’interroger sur les problématiques liées à la bigorexie, il me semble au moins aussi important de se concentrer sur les problématiques liées à la sédentarité et à l’obésité touchant 17% de la population et pouvant atteindre 29% d’ici 2030 selon l’OMS. Cela est en train de gangréner notre société avec des conséquences sur le court, moyen et long terme, délétères pour celle-ci.

D’autant plus chez les SP où les interventions deviennent de plus en plus complexes et requièrent des capacités physiques de plus en plus développées afin de pouvoir réaliser l’ensemble de nos missions de façon sécuritaire pour nous-mêmes, nos collègues et pour les potentielles victimes.
De plus, une bonne condition physique pourra également être votre alliée dans votre vie quotidienne, pour parer aux accidents de la vie et sur ce point, je peux également en attester.»
En conclusion
Le véritable enjeu n’est pas de limiter le sport mais de mieux encadrer et éduquer à sa pratique : garder un rapport libre au sport, savoir s’entraîner mais aussi savoir renoncer, récupérer et équilibrer sa vie. Le sport, dans le cadre d’une pratique adaptée, apparaît comme un excellent outil pour prévenir un certain nombre de pathologies chroniques.
Si les pratiques sportives sont encouragées en milieu professionnel SP et de loisirs, il est toutefois utile d’alerter et de sensibiliser les pratiquants, leur encadrement (notamment la filière EAP) et le SSSM, sur l’émergence possible d’une addiction au sport et sur l’aspect pathologique de la bigorexie.
Références bibliographiques
ENSOSP FICHE PRATIQUE Plateforme Nationale Activités Physiques et Sportives Les dangers de la dépendance au sport
Centre d’Etudes et de Recherche en PsychoPathologie et Psychologie de la Santé de Toulouse CERPPS. Ministère chargé des sports Fiche INSEP – CREPS : https://www.envsn.sports.gouv.fr/
Article rédigé avec Vincent Luneau, ADC SPP SDIS36





















